Mohamed Mrabet, dont la famille au
nom fort répandu à Tanger , originaire du Rif et descendue à Tanger - parcours
typique, est un des derniers rescapés de la grande époque artistique qu’à connue
la ville dans les années 60 et 70.
Révélé par l’américain Paul Bowles, qui
fut d’abord compositeur puis écrivain, sorte d’aristocrate culturel et
véritable pape de la contre-culture américaine qui déferla sur Tanger à cette
époque, Mrabet commence par enregistrer des histoires populaires aux accents fantastiques
qui captivent toute cette intelligentsia ; des contes que Bowles
transcrira et fera éditer, d’abord aux Etats-Unis, puis traduire : L’Amour
pour quelques cheveux (1967), Le Citron et M’haschich (1969).
Parallèlement, il dessine puis peint,
sans relâche, car, le kif – qu’il a toujours fumé abondamment – aidant, son
imagination déborde. D’abord au stylo ou au crayon, puis au pinceau, c’est tout
un univers fantasmagorique que ses œuvres nous révèlent : dans des
entrelacs complexes, on reconnaît des figures tribales ou des sortes de
monstres aquatiques dans le genre scolopendres ou serpents à plumes qui font
écho autant à ses origines de la tribu montagnarde des Beni Ouriaghel qu’à sa
proximité actuelle avec la mer, devenue l’élément clé de son œuvre. Une belle
expo qui s’est tenue le mois dernier à la galerie Ibn Khaldoun, rue de la Liberté à Tanger, nous en
a rendu compte ; ce fut aussi l’occasion, lors du vernissage, de nous
présenter son nouveau livre intitulé « Stories de Tanger »: recueil
d’histoires vraies ou imaginaires agrémenté d’une quarantaine de dessins et écrit
cette fois avec la complicité littéraire de Simon-Pierre Hamelin qui, par
ailleurs, dirige la fameuse librairie des Colonnes, boulevard Pasteur.
Auparavant, Mrabet avait déjà exposé
dans de nombreux pays : Espagne, France, Belgique ainsi qu’à New York et
San Francisco dès 1970.
Né à Tanger en 1936, il fréquente à
peine une école coranique avant d’exercer des petits boulots, de pêcheur à
garçon ou porteur…Il se lie alors à des Américains qu’il finira même par suivre
dans leur pays ; il connaît ensuite un retour difficile au Maroc. Il
commence à dessiner dès 1959, puis c’est la rencontre déterminante avec Jane et
Paul Bowles que Mrabet, reconnaissant, assistera jusqu’à la fin de sa vie en
1999 ( Mrabet raconte son autobiographie dans « Look and move on »,
éditions Devillez-2000).
Quasi analphabète au départ, à l’instar de son
alter ego en écriture, Mohamed Choukri, l’art est devenu pour lui le moyen d’expression
naturel ; c’est dire à quel point l’engouement intellectuel dont il est à
nouveau l’objet, le touche peu, lui qui n’aspire qu’à la
tranquillité :continuer à peindre et
dessiner, ou bien, entre un bon « sebsi » (pipe à kif) et une partie
de pêche, nous raconter sa vie à la fois simple et extraordinaire depuis sa
maison de Souani, un quartier banal et populaire de Tanger qui reste, pour lui,
la plus belle ville du monde…